L'expédition des Gasherbrum 1 et II (8 068 et 8 035 mètres) au Pakistan, au cours de l'été 1996, s'est faite en catimini ou presque.
Peu ou pas de média ont été mis dans la confidence et une équipe légère, en partie rassemblée par Dominique Caillâts'est mise ne route.
Depuis ma première expérience en Himalaya, Dominique avait toujours été à mes côtés. Je l'ai retrouvé au Cho Oyu et au Shisha Pangma.
Disponible et attentionné, il est encore là, au pied des Gasherbrum.
Pris par le temps, le malchanceux devra,cette fois, rejoindre la France sans que les conditions lui aient permis de grimper au-delà de 6 500 mètres.
Me voilà obligé de goûter une nouvelle expérience solitaire.
L'idée d'enchaîner ces deux 8000 est venue d'un récit de Reinhold Messner.
Il avait fait cette expérience avec son compagnon Hans Kammerlander et considère cet enchaînement comme sa plus dure ascension himalayenne.
Ce que Messner rapportait sur les « états limites » m'avait passionné.
Je voulais les connaître.
Je ne dirais pas qu'il m'était indifférent de me mesurer au maître: depuis mes jeunes années et ma recherche de solos extrêmes, j'aime et défends un alpinisme de performance.
En fait, ce haut bassin du glacier du Baltoro est si beau que cet enchaînement paraît naturel.
On voudrait faire tous les sommets alentour...
Je n'ai jamais ressenti si fort l'appel de l'altitude qu'en cet endroit précis.
Pour donner une idée de la puissance de cette impression, il faut noter que la masse du K2, le roi du Baltoro, c'est trente-sept fois le Cervin. | Pari tenu : non content d'avoir avalé les deux Gasherbrum, j'ai ouvert une nouvelle voie sur le premier et surtout trouvé l'énergie d'accélérer la cadence.
Reinhold Messner et Hans Kammerlander avaient mis une semaine sur un parcours où je ne me suis attardé que trois jours !
On ne peut comparer: en montagne, tout est affaire de conditions. Ils étaient deux, tributaires tour à tour du rythme du plus fatigué.
Mais quelle satisfaction de s'apercevoir que l'on est à la hauteur des meilleurs.
L'exploit est passé inaperçu ?
Qu'importe, car il m'a offert un cadeau sans prix: la certitude que mon physique et mon psychisme sont capables d'encaisser la répétition d'efforts vraiment violents.
Même une terrible tendinite et un état d'épuisement total ne sont pas parvenus à déprécier ma satisfaction : celle d'avoir atteint mes extrêmes limites.
Si je devais mettre d'autres touches au tableau, je retiendrais mon arrivée dans le mauvais temps sur le deuxième sommet.
Là aussi, je pense avoir correctement dosé mes efforts et pris les bonnes décisions.
Et la Lune pleine et énorme.
La magie de sa lumière qui jouait dans les séracs pendant une grande partie de mes ascensions.
Le Baltoro plus beau que le Baltoro.
Je me suis dit « la nature fait des miracles, à moi d'en profiter. » |