Moments vécus
Départ de France le 10 avril.
Je prépare définitivement mon équipement à Kathmandu du 11 au 14. Pour la première fois dans une expédition himalayenne j’utilise un hélicoptère qui me pose après 45 minutes de vol au village de Sama Gompa ( 3600m) à une demi journée du Camp de base du Manaslu.
Après une journée de repos et de mauvais temps, je m’installe le 18 au camp de Base situé au bord du glacier du Manaslu à une altitude de 4800/4900 mètres.
Ce lieu est très enneigé cette année ; seulement deux expédition sont sur la montagne à ce moment là ; des basques (4) et des coréens( 7).
Commence pour moi réellement la phase d’acclimatation : Je fais plusieurs aller retour sur la Montagne par la voie normale ; j’installe un camp 1 à 5900/6000 mètres puis un camp 2 à 6500 mètres.
Cette préparation physiologique est souvent pour moi longue et astreignante ; cette année, je me sens particulièrement bien physiquement en état d’hypoxie ! Par contre la météo particulièrement instable ( chute de neige quasiment quotidienne) a bien perturbé cette phase.
Malgré cela, le 27 avril me vois monter jusque vers 7000 mètres d’altitude pour y installer un dépôt de matériel de bivouac et de nourriture ( 3 jours environ) ;
mon idée sur le papier est simple :
Après quelques jours de repos au camp de base, je vais monter dormir au camp 1 puis de là traverser le glacier pour attaquer directement la face Nord Est du Manaslu par une voie directe et nouvelle sur un superbe pilier de glace et de mixte.
Seule ombre au tableau, le danger et la difficulté technique que risque de m’opposer le mur de séracs qui barre entièrement la face vers 6900 mètres d’altitude et la météo qui continue à être capricieuse ; cette dernière va d’ailleurs me jouer des tours...
Première tentative le 29/ 30 avril vite arrêtée par la neige au camp 1...
L’ASCENSION (extraits de notes) :
Le 02 mai me vois remonter au camp 1. Dans la nuit du 02 au 03, je pars par une nuit noire pour mon projet de voie nouvelle.
Dans l’obscurité la plus complète, j’ai du mal à me repérer. Vers 5600 mètres d’altitude, je franchis péniblement la rimaye à cause de la neige. Après 300 mètres d’ascension je dois me résigner à l’évidence : avec de la neige jusqu’à la taille il est impossible et suicidaire de continuer l’ascension…
Très déçu, je redescends et retourne à ma tente au camp 1. Puis de rage je monte au camp 2 de la voie normale( 6500 m) en faisant une trace physiquement éprouvante… Le 04, je gravis directement la face Nord Est par des pentes de neige soufflée. Je retrouve mon dépôt vers 7000 mètres. Je continue ma progression directe par des pentes de plus en plus raides.
La progression est rendue éprouvante par le poids de mon sac et l’alternance de glace vive et de neige de plus en plus soufflée ; ces conditions de neige m’obligent à une concentration maximale et ne cesse de briser mon rythme d’ascension.
Après un passage d’escalade mixte, je passe plus de deux heures à tailler une petite plate forme pour y installer ma tente de bivouac.
Mon nid d’aigle se situe à environ 7400/7500 mètres d’altitude ; sous mes pieds la pente fuit directement sur 2000 mètres de haut : l’ambiance est fantastique.
De plus il fait grand beau temps. J’aperçois par moment les coréens et les italiens qui « châlent » la neige profonde de la voie normale. Je savoure ce superbe moment de solitude tout en me réhydratant au maximum.
L’espace autour de moi est immense : je vois à perte de vue les montagnes et les plateaux désertiques du Tibet jusqu’au Shishapangma tout là bas. Au dessus de moi je scrute les pentes de neige et surtout l’impressionnante barre de séracs qui me dominent ; cette dernière est particulièrement impressionnante mais je pense, j’espère (…) que mon bivouac n’est pas dans l’axe de chute de ces blocs mortels…
Après une après midi et une soirée à faire fondre de la neige pour boire et encore boire, une longue nuit sans sommeil et glaciale commence. Le ciel étoilé est exceptionnel : demain il va faire beau ; Malgré le froid et les muscles du dos et des jambes qui me rappellent les efforts fournis depuis deux jours, je me suis heureux et surmotivé ;
demain sera un « summit day »,j’en ai l’intuition.
Le 05 mai je bondis de ma tente vers 4h30. La nuit et le froid m’enveloppent mais je sais que dans deux heures le soleil éclairera ces pentes.
Je grimpe rapidement mais je continue à avoir froid. Au lever du jour, je suis au niveau de la barre de séracs. L’ambiance est fantastique tout autour de moi ! Le lever du jour est à l’échelle des lieux, grandiose, alors que j’aborde un passage délicat sur du rocher délité ; je trouve quelques bouts de vieilles cordes fixes.
La pente se couche ; je suis au bord du plateau sommital : altitude 7800 mètres environ.
Je tombe sur les restes d’une tente détruite par les vents de l’Himalaya. L’horizon s’élargit alors que je progresse sur ce plateau immense. A l’Ouest, je vois distinctement l’ensemble des Annapurnas et le Daulaghiri.
La lassitude m’envahit peu à peu alors que mon cheminement devient incertain dans cette immensité. Où est le sommet ?
Je tombe sur de vieilles traces, sûrement celles de mes amis basques et espagnols qui ont fait le sommet il y a environ une semaine ; j’ai rejoins l’axe d’ascension de la voie normale.
Les traces disparaissent aussi brutalement quelles étaient apparues. Encore une bosse, un replat, un mur.
Là sur ma droite je vois enfin le sommet ; bizarre qu’en même de ne pas voir l’antécime ( 7992 m) sur ma gauche…
Après plusieures pauses je débouche enfin sur l’arête ; la vue sur la face sud du Manaslu et l’Himachuli est saisissante mais ce qui me saisis encore plus c’est que je ne suis pas du tout au sommet…Je suis trop à droite ; je vois à présent l’antécime.
Malgré la beauté de l’arête que je traverse maintenant j’enrage de cette erreur d’orientation qui me coûte de l’énergie et environ une demi heure d’ascension en plus !! Je ne cesse de contourner des contreforts rocheux et des bosses de neige soufflée mais toujours pas de sommet. Je repère plus facilement mon élévation en me referant à l’antécime (7992m) que je vois maintenant distinctement sur ma gauche; seul ce repère me remonte le moral ; je sais que je suis plus très loin du sommet mais il se cache encore quelque part au dessus de ma tête, sûrement derrière cette nouvelle bosse de glace vive, la énième…
Summit, summit !!
il est enfin là devant moi !
Je pose mon sac à dos dans une petite breche et j’installe tant bien que mal ma caméra numérique sur son petit trépied. Des rafales de vent glacial me gèlent sournoisement les doigts tout en tentant de faire basculer mon petit bijou électronique dans le vide. Je pousse le déclencheur avant de m’élancer sur une arête de neige aussi esthétique que vertigineuse.
Les derniers mètres d’ascension de cette montagne sont magnifiques.
Après un dernier rétablissement pour sortir d’un court passage de rocher, j’ai devant les yeux un piton autour duquel sont enroulés des drapeaux à prières et accroché un bâton tèléscopique, vestiges laissés par de mes prédécesseurs.
Le vent est toujours aussi glacial. Je balaye rapidement un horizon exceptionnel qui court du massif de l’Everest à l’Est au Daulaghiri à l’ouest ; cinq mille mètres plus bas, je plonge directement sur la vallée de Sama Gompa ! J’aperçois l’esplanade où je me suis posé en hélicoptère il y a moins de vingt jours ;
malgré la fatigue qui m’habite j’ai soudain envie de courir vers cette vallée pour retrouver l’herbe, l’odeur des fleurs, les villageois.
Malgré la beauté unique que m’offre ce sommet de la montagne aux esprits, j’ai subitement besoin de m’extirper de ce monde inhumain de la haute altitude, de ma solitude qui soudain devient immensément pesante comme une nouvelle fatigue, pour retrouver la vie au bord du lac glaciaire que je vois briller tout là bas…
Je me force à faire quelques photos malgré mes doigts engourdis par le froid, puis je me retourne sans plus attendre pour redescendre vers le bas, vers la vie.
JCL.Mai 2000