Retour au Baltoro, cette fois pour le K2 (8611 mètres), au printemps 2001.
Je suis dans une forme olympique.
Quelques semaines plus tôt, je me suis offert une magnifique partie d'équilibre : neuf jours le mors aux dents sur la face ouest des Drus.
Un travail de précision, à raison de deux longueurs par vingt quatre heures, dans le froid et dans le vent de l'hiver, et en même temps un plaisir immense, celui de prolonger l'expérience solitaire de Bonatti, l'un des alpinistes que j'admire le plus.
Une performance en soi, mais surtout un parfait tremplin pour des conquêtes plus lointaines.
Ces parfaites dispositions, c'est bien le moins qu'il me fallait pour envisager la
« montagne des montagnes », le deuxième sommet du monde, nettement plus technique que l'Everest et donc beaucoup moins fréquenté.
Mon postulat de départ est clair : ouvrir une nouvelle voie sur la face sud.
En fait, les conditions de la montagne ont rendu ce projet inenvisageable.
Je me rabats sur l'éperon sud-est, un itinéraire déjà parcouru deux ou trois fois.
Cette voie difficile rejoint à l'Epaule la voie des Abruzzes, plus classique.
Las,l'enneigement trop important m'oblige à renoncer à la solitude.
Un moindre mal: en échange, je rencontre Hans Kammerlander, l'ancien compagnon de Messner,
avec qui je compose une cordée de rêve !
Pas de doute: cette année, le K2 est vraiment dangereux.
Pour accéder au sommet, il faut passer deux ou trois heures à grimper sous un sérac monstrueux. Je n'en ai jamais vu de pareil.
Il n'y a rien à faire, pas d'autre possibilité d'itinéraire ni par la droite ni par la gauche.
Il faut accepter ce risque ou rentrer à la maison.
Je prends le pari, trop attiré par le ciel bleu noir qui me domine et par cette cime parfaite que je devine juste au dessus.
Plus je me rapproche du sérac et plus je trouve ce mur de glace terriblement fracturé.
De véritables barres d'immeubles en ruine empilées les unes sur les autres, comme un escalier de titans !
J'accélère tant que je peux et échappe enfin à sa menace.
Hans n'est pas très loin... Les conditions sont telles que nous ne pouvons déniveler plus de quarante ou cinquante mètres à l'heure.
Tout est blanc, bleu.
Au coeur de ma fatigue, de mon effort, l'horizon ne se résume plus qu'à cette neige qui m'épuise et à ce ciel infini qui m'aimante.
« S'élever, s'élever encore ».
Je ne garde que cela en tête.
Par endroits, la neige ressemble à du polystyrène et, plus haut encore, à de la polenta. Avancer - nager devrais-je écrire - dans cette matière gluante est tuant.
Un mot à entendre dans son sens premier : ce jour-là, un Coréen est tombé de fatigue, son corps repose avec beaucoup d'autres, conduits par le même déversoir sur un plateau glaciaire 2 000 mètres plus bas. Je détourne les yeux et ne fixe plus que les pas de mon compagnon qui me précède. | Et le sommet est là.
A 14 h 30, je suis le plus heureux des hommes : la Montagne de la peur et de la fatigue a cédé la place à la Montagne de la joie.
Embrassades, photos. Je tourne mon visage vers l'ouest, vers ma petite maison bricolée qui doit se réveiller à cette heure-là. Pensent-ils aussi fort à moi que moi je pense à eux ?
Le sommet du K2 n'est pas un endroit pour un père de famille.
Vite se reconcentrer.
Passer sous le sérac à nouveau. Sorti de la zone dangereuse, je commence à décompresser et suis rassuré de voir que Hans descend à pied plutôt qu'à ski comme il l'avait envisagé.
Depuis quelques jours, nous avons marié nos deux solitudes pour de bon.
Une monstrueuse avalanche a suffi !
Un fracas de fin du monde qui, tout au début de notre escalade, dans les premières lueurs de l'aube, avait bien failli nous emporter tous les deux, mais qui, à l'inverse, nous a
soudés l'un à l'autre !
Depuis ce jour, je sais que l'on peut mourir de terreur: pendant que je regardais cette avalanche de malheur dévaler les trois kilomètres de notre face, je pense sincèrement que mon cœur s'est arrêté de battre pour de bon.
Mais le sourire de Hans - mélange d'angoisse retenue et de joie anticipée - m'a ramené à
la vie.
C'est lui, en tout cas, qui a trouvé les mots et le courage de nous replonger ensemble dans la bataille.
Sans crainte d'être maladroits, au camp de base du K2, nous avons parlé de nos amis disparus. Lui du Manaslu. Moi de l'Annapurna. De ces « pourquoi toi ? » et de ces « pourquoi lui ? » Du sel répandu sur nos plaies par les questions des journalistes et des curieux. De cette nécessité de reprendre goût à la vie, de relever la tête et d'éviter, à tout prix, de culpabiliser et de s'abandonner.
A l'époque, Hans avait choisi sa parade : gravir tous les 8000 mètres sauf ce satané Manaslu.
A l'opposé,l'Annapurna, je voulais en sortir par le haut.
Hans enterrait le Manaslu avec la disparition de ses compagnons tandis que je voulais clore mon histoire en achevant un rêve.
Qui a raison, qui a tort ?
Chaque vie a son histoire, ses consolations et ses promesses... |