Compte rendu de l'expédition Makalu II
Compte rendu de l’expédition de Jean-Christophe Lafaille au MAKALU versant Tibétain par Katia Lafaille
INTRODUCTION :
Jean-Christophe Lafaille est de retour en France depuis le 12 juin après une expédition loin de toute civilisation, dans un isolement total et avec une très belle ouverture sur le versant vierge du Makalu 2 (7668m.) en solitaire et bien entendu sans oxygène (je précise !).
Certes, Jean-Christophe n’a pas atteint le sommet du Makalu1 (8481m.) , son objectif et malheureusement les médias parlent d’échec sans mesurer l’ampleur de ce qu’il vient de réaliser en ouvrant cette nouvelle voie. Pour cette expédition il a adopté en quelque sorte le style des premiers explorateurs qui se rendaient en Himalaya à la découverte d’une région inconnue, à la différence que Jean-Christophe était en style alpin, sans compagnon d’expédition avec pour équipe son cuisinier et l’aide cuisinier !
Un camp de base sans âme qui vive si ce n’est des Léopards des neiges, des papillons, des oiseaux…
Le but de ce voyage était, entre autre, de sortir de ces expéditions ultra lourdes et sur fréquentées comme on le voit sur les camps de base sans même parler de l’Everest qui est la porte ouverte à tout et n’importe quoi… cela en devient choquant aujourd’hui et ne rime à plus rien…
Jean-Christophe ne voulait pas de cette ambiance « Camp de Base », il a voulu se rendre sur le versant tibétain de cette montagne pour son côté « exploration / explorateur » puisque les seules informations qu’il a pu recueillir date d’une reconnaissance menée par une expédition britannique en 1921…
Le repérage et la préparation de la nouvelle voie que Jean-Christophe a ouverte a été faite à travers des photos que l’alpiniste et ami de Jean-Christophe : Ed VIESTURS lui a montré pour les avoir prise lors de ses nombreuses ascensions de l’Everest ( six fois !) d’où l’on voit très bien le versant Nord du MAKALU.
Jean-Claude MARMIER a également fourni des informations et photos sur l’accès à cette région
Grâce à ces précieux documents, Jean-Christophe a pu voir les différences d’enneigements entre les saisons du printemps et de l’automne, l’ensoleillement que prend cette face, nous avons essayé d’évaluer les difficultés et les passages délicats de cet itinéraire en grossissant l’image avec un logiciel de retouche photo, etc…le repérage et la préparation de ce nouvel itinéraire n’a pas été simple mais une véritable aventure en soit !
Pour conclure cette introduction, Jean-Christophe est ravi et heureux d’avoir réussi à ouvrir cet itinéraire vierge sur le versant tibétain du Makalu 2 qu’il nous dédie à son fils Tom et à moi-même en baptisant cette voie « Katia and Tom ».
Cet itinéraire est également l’ascension la plus difficile sur le plan technique que Jean-Christophe n’ai jamais réalisé en Himalaya.
LE MAKALU
Jean-Christophe et moi-même avons quitté la France le 5 avril pour nous rendre au Népal.
Mon rôle était de soutenir Jean-Christophe sur le début de ce voyage, de réaliser une partie du reportage photographique et vidéo avant de rentrer en France.
J’en profite pour remercier encore la compagnie aérienne MARTINAIR qui nous a gracieusement offert nos billets d’avions.
La situation politique avec les Maoïstes à Katmandou est très très moyenne, l’ambiance est tendue et Katmandou en grève…nous sommes pris à deux reprises dans des manifestations…c’est assez impressionnant, la situation n’était pas loin de déraper…
Nous devions quitter Katmandou le 8 avril mais avec les grèves tout se complique. Nous ne pourrons quitter la capitale du Népal par hélicoptère que le 10 avril afin de nous rendre à Kodari zone frontière avec le Tibet situé à 80 kilomètres seulement de Katmandou.
Nous passons sans trop de problèmes la frontière Népalo/Tibétaine avec comme toujours dans ce Pays des paperasses à n’en plus finir et pour rien…
Le 10 avril au soir nous sommes à Nyalam à 3800 mètres d’altitude, (petite ville sinistre) ce qui nous permet de nous acclimater en attendant les bagages et le staff resté sur Katmandou à cause de la grève censée s’arrêter le 13 avril…. En fait, elle se poursuivra jusqu’au 16 et le staff ainsi que nos bagages voleront également en hélicoptère jusqu’à la frontière car le retard sur le timing de l’expédition se fait sentir.
L’ambiance est tendue, je ne suis pas bien, je ne m’acclimate pas bien, mes enfants me manquent terriblement, la situation sur Katmandou m’inquiète et me stresse car je rentre seule, par la route, en traversant une région « Maoïste »…
Nous retrouvons finalement nos bagages et l’équipe le 14 avril à Tingri situé à 4300 mètres d’altitude et à environ 5h00 de jeep de Nyalam après avoir franchi le col du Lalung à 5050 mètres.
Je suis en contact avec notre agence de trekking au Népal , les nouvelles sur Katmandou sont de pires et pires…
Le paysage du Tibet est aride, en milieu de matinée le vent se lève et se poursuit jusqu’à la nuit, le sable forme des bourrasques empêchant toute visibilité.
La pauvreté de ces régions, de ces villages, de ces familles est terrible…, je pense encore aux regards de ces enfants avec lesquels j’ai partagé quelques instants…, je retournerai dans ce coin de la planète afin de donner des habits en essayant, à mon niveau, d’apporter mon aide à ces personnes démunies…je ne veux et ne peux pas passer ces régions en volant des clichés photos, montrer la pauvreté, plaindre ces pauvres gens et reprendre ma petite vie tranquille d’occidentale…les voyages dans ces Pays pauvres changent l’individu, je reconsidère mes priorités et l’importance que je mets aux choses…dans cette pauvreté et cette misère, j’ai trouvé la richesse et une forme de liberté.
Le 15 avril, nous quittons Tingri pour la dernière étape en jeep qui nous mène à Karta à 3700 mètres d’altitude. C’est ici que Jean-Christophe partira à pied avec les Yacks qui portent son équipement, le cuisiner et le kitchen boy. Nous rencontrons sur place une autre expédition française se rendant sur un autre versant du MAKALU également.
Le 17 avril est le jour de notre séparation avec Jean-Christophe…il règne ici une atmosphère bizarre, pas le brouhaha des expéditions commerciales qui envahissent tous les espaces de silence et de paix, rien de tout cela, une ambiance de petit village qui s’éveille une pression quasi palpable envahit cette tranquillité…je ressens et mesure l’engagement, la solitude dans laquelle Jean-Christophe va vivre pendant plusieurs semaines, la séparation est déchirante, oppressante.
La route entre Kodari et Katmandou est truffée de check points, l’armée, omniprésente, est en position fusil en joue à chaque contrôle…super ambiance…
Le 18 avril, j’arrive à Katmandou après avoir roulé pendant deux jours. La situation est toujours très tendue, j’ai changé d’hôtel afin d’avoir tout à portée de main, resto, magasin, etc…
Le 20 avril je m’envole pour la France, le 21 je serre mes enfants dans mes bras. Ce même jour, Jean-Christophe arrive à l’endroit où il a décidé d’installer son camp de base à 4900 mètres d’altitude.
Le trekking s’est globalement bien passé.
Il ne perd pas de temps puisque le 23 avril, il monte pour trouver l’endroit ou il va installer son camp de base avancé. L’itinéraire à suivre est dangereux et engagé.
Il l’installe à 5600 mètres, il est presque au pied de l’éperon vierge qu’il va gravir… une très belle ligne, pure et esthétique !
L’altitude de son camp de base avancé est très bien pour son acclimatation.
La météo est assez capricieuse car la région est très humide… il aura neigé presque tous les jours durant l’expédition au camp de base avec un brouillard empêchant toute visibilité.
Après avoir passé la nuit du 23 au 24 au camp de base avancé, Jean-Christophe commence son ascension sur l’éperon vierge dès le 24 avril et en profite également pour y déposer du matériel à l’endroit ou il installera son campement à 6500 m.
Le 24 en fin d’après-midi il a rejoint le camp de base avancé.
Il a fait durant plusieurs jours des portages lourds à ce camp afin d’avoir suffisamment à manger pour la phase de son acclimatation ainsi que pour l’assaut final, il dépose également du matériel de rechange, des cartouches gaz pour son réchaud, une tente, un duvet, un matelas en mousse, etc…
« L’éperon » la première partie de sa nouvelle voie comporte des passages en glace très raide, des zones de mixte difficile également (rocher et glace) dont le passage de La « Tour Jaune » ( baptisé ainsi par Jean-Christophe) d’une hauteur de 60 mètres dans du mixte difficile et délicat à grimper. Il a fallu 2h00 à Jean-Christophe pour parvenir en haut de cette tour !! il m’a confié n’avoir jamais gravi un passage aussi difficile en Himalaya.
Cet éperon a un dénivelé de 1000 mètres.
L’avantage de cet itinéraire est l’absence de dangers objectifs (chutes de sérac, chutes de pierre, avalanches, etc…), le danger réside dans la difficulté technique et très exigeante de cet itinéraire qui ne permet aucune erreur de la part de Jean-Christophe.
Mon souci au cours de cette expédition était sur ce point principalement, je sais combien il est difficile est fatiguant de rester concentré à une altitude « normale » dans le sport ou dans le travail. En Himalaya, la concentration est une sorte de « ligne de vie », il ne faut pas la lâcher.
Les effets de la haute altitude cumulés au terrain très technique que Jean-Christophe choisit de gravir réunit toutes les difficultés que l’on trouve en Himalaya avec en plus : l’isolement total, un itinéraire en solitaire sur un versant complètement vierge en style alpin …je ne crois pas que dans l’histoire de l’himalaysme un alpiniste ce soit déjà mis dans cette configuration d’exigences et de difficultés ?
Une fois acclimaté au camp installé à 6500m., Jean-Christophe déplace son campement (principe de la technique en style alpin) au sommet de l’éperon à 7200 mètres d’altitude.
Il ne pourra malheureusement pas aller repérer la seconde partie de sa nouvelle voie car l’itinéraire composé de : grosses corniches ( il devra pour les franchir se creuser deux tunnels pour passer entre la roche et la neige ) d’arêtes aériennes qu’il passera parfois à califourchon suspendu en plein vide, de passages raides en rocher, etc…ne lui laisse pas la possibilité de revenir sur ses pas.
De mon côté et malgré la situation instable qui règne sur Katmandou, je décide de partir au Népal rejoindre Jean-Christophe avec nos enfants Tom et Jérémi.
Jean-Christophe a besoin de ce soutien, de nous savoir proche…
J’organise un trek dans la vallée de l’Everest, le « Khumbu » car c’est facile à organiser avec des enfants et puis surtout il n’y a pas de maoïstes.
Je quitte la France le 14 mai et j’arrive au Népal le 15.
Je remercie la compagnie aérienne KLM avec laquelle nous collaborons depuis quelque temps maintenant car elle a toujours fait le maximum pour nous organiser nos vols via Delhi, les USA, etc…
Pour voyager souvent, le service à bord est impeccable et le personnel très accueillant.
TOM, notre petit garçon de trois ans a vraiment envie de revoir son papa très vite et ce n’est pas évident à gérer sur place…
De son côté, Jean-Christophe est prêt pour l’assaut final. Il quitte le camp de base du Makalu le 13 mai pour aller dormir au camp de base avancé.
Le 14, il quitte son camp de base avancé pour monter directement à son camp à 7200 mètres d’altitude.
Le 15 mai il quitte le camp à 7200m. pour entamer la seconde partie de son nouvel itinéraire qui sort au sommet du Makalu2.
Jean-Christophe est très très chargé, son sac pèse environ 25 kg et à l’heure actuelle il doit en peser 50 !!! les chiffres parlent d’eux-mêmes…
Son itinéraire, très technique, lui demande beaucoup d’efforts et de temps, il bivouaque vers 7400 mètres sur une mini plate-forme dans une face immense et raide.
Le 16 mai à 14h00, il m’appelle, il est heureux mais épuisé, il est au sommet du Makalu 2 à 7668 mètres d’altitude, il a terminé et réussi la partie nouvelle de son itinéraire. Trop fatigué pour rejoindre le col de la voie normale du Makalu, le « Makalu-la » à 7400m, il décide d’installer sa tente en contre bas du Makalu 2 et de se reposer. La descente pour rejoindre le Makalu-La est délicate est raide.
Le 17 mai, il est toujours fatigué, de plus il a attrapé froid, il tousse et crache… des quintes de toux le réveillent plusieurs fois la nuit…
Il rejoint le « Makalu La » et décide d’installer sa tente à cet endroit pour se reposer.
Il croise enfin des hommes, dont un avec lequel il a partagé un camp de base l’année dernière au Pakistan : Inaki un grimpeur espagnol qui vient de réussir, par l’itinéraire normal, le Makalu.
Le 18 mai, Jean-Christophe part à 2h00 du matin pour tenter le sommet du Makalu. Après 2h00 d’effort, il décide de rebrousser chemin, il est trop fatigué. Il aurait pu faire le forcing et arriver au sommet du Makalu mais avec beaucoup de chance de ne pas en revenir…sage décision…
De mon côté, je n’ai vraiment pas la tête à faire un trekking avec les enfants alors que l’expédition arrive à son terme. Je décide rentrer sur Katmandou plus vite que prévu et de faire une surprise à Jean-Christophe en allant l’attendre avec les enfants sur le Pont de l’Amitié à Kodari.
Le 18 mai en fin de matinée, Jean-Christophe redescend sur le versant de la voie normale du Makalu et retrouve âme qui vive pour quelques moments d’échanges.
Il voulait se reposer deux jours au camp de base de la voie normale et tenter à nouveau le sommet mais malheureusement les expéditions présentes levaient le campement dès le lendemain de l’arrivée de Jean-Christophe.
Le 19 mai, l’aventure continue pour Jean-Christophe puisqu’il doit maintenant repasser la frontière avec le Tibet en empruntant un itinéraire complètement inconnu, aucune information, rien de rien si ce n’est qu’une carte imprécise !
Il fait un temps de chacal, il neige, il n’y a aucune visibilité, Jean-Christophe est très fatigué et toujours à une altitude relativement élevée entre 6000 et 6500 m. Il a l’impression d’être sur la banquise et pas en Himalaya, il évolue sur une calotte glacière immense plusieurs heures durant et atteint finalement son camp de base avancé en fin d’après-midi ou il plonge dans son duvet en s’offrant le dernier carré de son TOBLERONE…
Le 20 mai, il arrive au camp de base et commence le rangement de son équipement en attendant les yacks qui n’arrivent pas…
Le 23 mai, il décide de partir seul, pour rentrer sur Katmandou et nous retrouver.
De mon côté, je suis retournée à Katmandou que je quitte le 25 mai en jeep pour me rendre avec les enfants à Kodari.
Le 26 mai après une courte nuit, nous sommes à 8h00 du matin sur le Pont de l’Amitié.
A 9h00, j’aperçois Jean-Christophe qui arrive au loin, nous nous approchons…Jean-Christophe n’y croit pas lorsqu’il voit son petit TOM courir pour sauter dans ses bras…il y a beaucoup d’émotion, ces moments sont magiques, uniques et forts.
Nous retournons sur Katmandou en jeep, réglons quelques détails sur place avant de nous échapper quelques jours entre nous pour nous retrouver !
Katia Lafaille.