Influence
Personnellement j'ai toujours envisagé la montagne comme un terrain de découverte, un révélateur de soi-même, une succession de difficultés techniques à résoudre, éventuellement une source de plaisir j'appréciais la simplicité des articles de « La Montagne et Alpinisme », la revue du Club Alpin Français que mon père recevait chaque trimestre.
Certains étaient très impressionnants comme le récit de Bonington sur l'ascension de la tace sud de l'Annapurna. Les photos en noir et blanc montraient des grimpeurs pendus dans des rochers sur-plombants. Dans son texte, le grand Bonington, celui que l'Angleterre appelait « le Lion des falaises », avouait avoir pleuré de fatigue durant la montée. Si certains aînés m'ont marqué, c'est du côté de Walter Bonatti, de René Desmaison ou de Yannick Seigneur qu'il faudrait aller voir. Et surtout du côté de Reinhold Messner. Son livre Le 7e degré était ma lecture favorite. J'ai dévoré plusieurs fois ce texte, tout à la fois source de réflexion et d'inspiration.
Que disait Messner? Que si l'alpinisme ne se posait que la question de la fin et pas celle des moyens,il était foutu.Grâce aux pitons à expansion qui se placent dans des trous préalablement forés et tiennent dans n'importe quel rocher, toutes les parois devenaient accessibles. Il fallait donc les proscrire sous peine de voir notre terrain d'aventure se réduire à une arène pour vaniteux.
Il rejetait de la même façon l'emploi de l'oxygène en altitude qui plaçait à la portée de n'importe qui les plus hauts sommets de la terre. Messner est italien, or ce sont sans doute ses compatriotes qui ont commis les pires excès.
En voici deux exemples: ils utilisèrent un compresseur dans une paroi du Cerro Torre en Patagonie et percèrent plusieurs centaines de trous. Du boulot de maçon ! Dans un autre genre, ils étaient partis à l'Everest en 1973 avec deux mille porteurs, cent vingt Sherpas et un hélicoptère afin de ravitailler la troupe. Messner ne se contentait pas de dénoncer, il démontrait que l'on pouvait passer avec quelques pitons là où d'autres en utilisaient des centaines. Il considérait que l'escalade solitaire était la plus loyale des façons d'aborder la montagne.
Il n'a jamais mis de masque à oxygène, ce qui ne l'a pas empêché d'être le premier homme à gravir tous les sommets de plus de huit mille mètres. Par souci de pureté, il revint encore sur l'Everest pour le gravir, toujours sans oxygène,en solo: la démonstration était complète. Quand il rédigea son livre, il n'avait pas encore réalisé son grand œuvre, mais ce qu'il a dit, il l'a fait.
Sous les récits haletants que réunissait ma lecture préférée, il y avait une philosophie toute simple : quand on aime la montagne,on accepte qu'elle soit la maîtresse des règles. Cette sorte de galanterie me plaisait beaucoup.
Messner a introduit la notion d'engagement en montagne comme personne n'avait osé le faire avant lui mais, dans ce livre, il donnait aussi la clef. Pour jouer ce genre de parties et rester en vie, il faut se mettre à l'épreuve sans cesse, s'entraîner sans relâche, vouloir toujours pousser plus haut ses limites.
J'ai vraiment considéré différemment l'escalade dès la première lecture de ce texte.Pour moi, il y a un alpinisme d'« avant » et un alpinisme d'« après » Le 7e degré. Et je suis heureux d'avoir passé la frontière de ces deux mondes juste au bon moment...