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Anapurna 1992
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L'Anapurna 1992 en résumé et Interview
La mort d'un équipier
Extrait du livre "Prisonnier de l'Annapurna"
Tous les matins, sous les rayons du soleil qui réchauffe la montagne dès les premières heures de l'aube, le spectacle est irréel.
Pas pour longtemps:régulièrement apparaissent au cours de la journée quelques nuages menaçants porteurs de précipitations plus ou moins importantes.
Nous craignons qu'une de celles-ci bloque notre progression. Nous ne disposions que d'un minimum de données météo.Tout juste quelques informations glanées au camp de base grâce aux radios locales. C'était plutôt le pifomètre et les méthodes de grand-papa qui alimentaient notre réflexion.
De cette soirée du 10 et de la nuit qui va suivre, je garde un souvenir hallucinant!
Imaginez deux Lilliputiens, paumés à 7 400 mètres, essuyant de perpétuelles coulées de neige sur la tête et les épaules, giflés en permanence par des bourrasques, sans cesse en train de riper dans leurs duvets malgré les escarpolettes qui les maintiennent à la paroi comme deux paquets ficelés sur le porte-bagages d'une moto en folie...
C'est donc ça aussi l'Himalaya.
Physiquement nous ne sommes pas au mieux.
Une nuit et une matinée durant, nous avons puisé dans nos réserves et ce n'est pas dans cette situation de trapézistes que nous pourrons remettre beaucoup d'énergie dans nos batteries.
Pierre ne sait pas trop quoi penser.
Il fait-15 degrés,le ciel est menaçant,et il reste encore un peu plus de 600 mètres de paroi à gravir.
Sans compter la descente, qui, étant donnée la difficulté de la face, nécessitera quand même un sacré bout de temps.
Quel que soit l'itinéraire emprunté, l'Annapurna est une montagne qui sait se faire désirer, mais c'est surtout un sommet qui fait payer très cher son ticket de sortie.
Cela a commencé avec la retraite essuyée par l'expédition française de 1950, ce repli en catastrophe, sous la menace des avalanches, au cours duquel Herzog, Lachenal, mais aussi Terray et Rébuffat souffrirent le martyre.
On ne compte plus les cordées qui, en ces parages, ont rencontré les pires tourments ou la mort lors de la deuxième partie de leur entreprise.
Coincé dans son sac de couchage, Pierre est sans doute conscient de la menace.
Personnellement, je suis partagé. Heureux de me trouver si ce n'est en pareille situation tout au moins à un pareil niveau.
Le sommet est assez proche, l'altitude ne me tourmente toujours pas et, si le froid est mordant, il ne l'est pas plus que dans les Alpes en plein hiver.
Ce bivouac est une horreur, les picotements que je ressens au bout de mes pieds ne me rassurent guère, mais, huit mois plus tôt en ouvrant « Le Chemin des étoiles » dans les Grandes Jorasses, j'avais goûté une situation comparable.
Seul le vent me gène vraiment: j'en ai marre de me faire chahuter à ce point.
| | La discussion ne s'éternise pas: dès les premières lueurs, nous levons le camp et choisissons de repartir... vers le haut !
Pour voir ou plutôt vérifier que nous sommes à la hauteur de l'obstacle.
Nous savons ce qui nous attend. Une difficulté majeure en l'occurrence: Une couche de schiste noir de cinquante-soixante mètres d'épaisseur, qui zèbre à l'horizontale la barrière rocheuse sur toute sa longueur.
Sur les photos, elle est très visible et, là encore, Chris Bonmgton en parle avec précision dans son compte rendu. Et qui dit schiste, dit « emmerdements ».
Lorsque je pars, j'ai tout cela à l'esprit: le froid, les coulées de neige, la traîtrise du terrain. Je fais vingt cinq mètres, peut-être trente et pose un premier relais.
Pierre monte à son tour, non sans quelques difficultés.
Inutile de se parler: la messe est dite. Le ciel se tait de plus en plus sombre et le vent toujours plus féroce hurle l'évidence: continuer n'est pas envisageable.
Je ne sais plus: peut-être Pierre m'a-t-il soufflé « on dégage » ou « on se barre », ou est-ce la manière dont il a replié la corde ? Son regard a valeur de sentence.
Inutile de convoquer le conseil des sages : la situation commande de déguerpir. Et vite.
Les pitons peinent à rentrer dans la roche. A un endroit vraiment critique - Pierre est déjà en bas du rappel - je décide de « doubler » un mauvais piton avec l'un de mes deux piolets.
Simplement planté dans la glace, cet amarrage est à la fois rassurant et efficace.
Mais en même temps que je rejoins Pierre, convaincu que j'ai choisi la meilleure solution possible, je me rends compte que j'ai commis une erreur. Une étourderie de débutant. OK, le relais se trouve renforcé, ce rappel mieux sécurisé, mais, lorsque l'on a une pareille face à négocier, il est tout de même plus judicieux d'avoir deux piolets plutôt qu'un!
Dans la minute qui suit, je me triture les méninges comme jamais. Est-ce mon manque d'expérience qui m'a joué un tour ? Ou mon état de fatigue carabiné ? Preuve que je ne suis pas en pleine possession de mes moyens.
Un claquement sec : le « friend » a lâché. Pierre est tombé sans un cri... |