Les tentatives de 1995 et 1998
1995 Extrait du livre "Prisonnier de l'Annapurna"
Lorsque, début 1995, je me suis mis en tête de revenir sur l'Annapurna, j'avais recouvré une bonne partie de mes moyens. De nombreux exercices en escalade rocheuse ou en cascades de glace m'avaient permis de retrouver mon efficacité. J'avais encore de petites appréhensions lors des rappels et un léger problème de motricité avec mon bras tout juste consolidé, mais rien d'insurmontable. Plus les semaines passaient, plus je me persuadais que mes progrès étaient les principaux responsables de mon retour à un certain équilibre.
Sur ce monument, aucune voie n'est vraiment à l'abri, mais l'historique voie Bonington, située à l'Ouest, est mieux protégée car elle suit le fil d'un éperon et ne s'aventure dans aucun couloir important à l'inverse de celle que Pierre voulait tracer. Le 18 octobre je repars, mais je suis incapable d'atteindre ne serait-ce que le camp I.
La neige toujours, étouffante.
Cette fois mon moral part en quenouille pour de bon.
Et les notes merveilleuses de la Grande Messe de Mozart n'y changent rien.
Le camp de base a droit à une vacation radio « musclée ».Je rage et m'emporte. Injurie cette montagne que subitement je hais.
Près de trois ans de préparation minutieuse pour en arriver là ! Trois ans de convalescence laborieuse pour s'avouer une fois de plus vaincu !
Le matin du 20, dans un ultime sursaut, je repars à la charge encore une fois, passe la rimaye pour me retrouver avec de la neige... jusqu'à la taille.
A 600 mètres environ sur ma gauche, une immense plaque à vent se détache sur l'extrémité du plateau. La raison me pousse à mettre le holà. A oublier mon nid d'aigle là-haut où j'ai laissé une tente, un sac de couchage et mon appareil photo.
La tristesse et la déception me pèsent. Le sac monstrueux dans lequel j'ai enfoncé tout le matériel qui me reste me cisaille les épaules. Assis sur le bord de la paroi, j'attends que Tshiring et Migma m'aident à redescendre en me soulageant de mon barda. Un dernier regard encore sur la voie 1992...
1998
L'Annapurna est revenu frapper à ma porte fin 1998. C'était fatal.
Ce sont Mario et Tore Panzeri, deux membres de l'équipe italienne que j'avais fréquentée l'année précédente au Lhotse, qui ont pris l'initiative de cette expédition, me fournissant le prétexte de ce nouveau retour.
Je m'étais bien entendu avec ces deux frères. Quoique plutôt habitués aux grosses expéditions, ils me semblaient extrêmement costauds. Deux ans plus tôt, ils étaient montés au K2, sorte de juge de paix des amateurs de huit mille: ce sommet ne comporte que des voies difficiles. Ils connaissaient mon histoire, appréciaient ma manière de grimper. C'est du moins ce qu'ils m'ont gentiment laissé entendre dès nos retrouvailles.
Leurs ambitions étaient limitées: style classique avec camps intermédiaires et cordes fixes installées en nombre.
L'itinéraire désigné étant la Bonington, mon retour se ferait dans des conditions raisonnables de sécurité.
Tout me semblait aller dans le bon sens et nos chances de succès plus que réelles.
A un détail près: mon manque de concentration qui ne m'a pas permis de coordonner nos préparatifs respectifs...
La montagne est très enneigée pour la saison.
Je ne reconnais pas vraiment l'Annapurna de mes précédentes tentatives.
Il fait beau ce 25 avril, mais la rupture de pente ne me permet pas de deviner ce qui est en train de se jouer juste en dessous de moi.
J'ai presque une demi-heure d'avance sur le reste de la colonne, et m'affaire à fixer les dernières cordes qui nous amèneront au petit plateau choisi pour dresser notre premier camp.
J'enregistre un vague fracas : une plaque à vent a dévalé la pente, a fortement secoué les trois Italiens et frappé si violemment les quatre Sherpas qui suivent un peu plus bas, que ceux-ci ont été arrachés de la face et précipités huit cents mètres plus bas.
Sous le choc, ni les pitons ni la corde fixe qui sécurise le passage n'ont résisté.
Compte tenu de l'éloignement, je tarde à prendre la mesure de la catastrophe.
Il a d'abord fallu que les Italiens me rejoignent et m'expliquent avant que je n'appelle le camp de base et déclenche les secours.
Inutile de risquer un nouvel accident, nous avons creusé une grotte pour nous protéger des coulées et attendre le gel du début de soirée.
La descente s'effectue au ralentie : nous sommes inquiets, sous le choc, et totalement déshydratés.
Nous n'avons pris aucun repos depuis plus de vingt heures.
Des traces de pas à proximité du camp de base avancé nous font néanmoins reprendre espoir.
Dans la tente, trois Sherpas sonnés nous accueillent, mais le quatrième, Ang Tsering, manque à l'appel !
Il était âgé de 26 ans et père de famille depuis trois mois seulement...
En pensant à sa femme, nous sommes bouleversés...